dimanche 4 juillet 2010

Venise noire


Il est des villes plus fortes que les hommes. Les siècles qui nous fanent ne les changent pas. Le poudroiement du soleil inonde leurs façades comme la pluie les pavés. Il en est de ces villes comme de la lune : toujours nouvelle et changeante pour qui la contemple à l'échelle de sa vie, mais immense et morte au regard de ce qui nous dépasse. Venise est une lune de l'âme, veinée de canaux palpitants aux reflets de poudre et de cendre. Tantôt caressée ou dévorée par son propre sang, elle se vêt d'une brume à peine posée qui charrie dans son sillage la poussière de ses siècles. Elle est ce miroir d'humanité fade et sublime, foulée de toute part par la course de l'Histoire. La nuit l'étreint et lui fait exhaler les soupirs des pendus, les canons des navires, les rires des courtisanes et les suffocations des prélats. Le lion se tient coi. Sous nos pieds roulent les ballots d'épices et d'or, et Byzance éclate à la face d'un Occident dépassé. Nous les marchands, nous les prévôts, nous les doges vivons dans les interstices des palais, la ville derrière la ville, celle qu'on ne peut voir qu'une fois les yeux fermés.

Venise est à vos pieds ...

Venite.

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