vendredi 28 juin 2013

La chute.

Je sentais dans l'atmosphère de juin les prémices de la fin. La chute.
Le petit chat est mort.
Comment peut-il être mort alors que sur ma main restent les étoiles de ses griffes ? Sur le parquet vernis, les éclairs gris duveteux, sur mes draps, l'odeur de son pelage d'hiver ?
Comment cet espace qui, avant lui, n'était que de l'espace, s'est-il transformé en vie, et puis en vide ?
Comment fait-on à ne s'occuper que de soi quand il était si bon de s'occuper de lui ?
Meu Deus, ce n'était qu'un chat.
Un chat pour qui j'avais crée une chanson. Deux.
Un tout petit chat. Qui dans la douleur de la chute miaulait comme pleurent les bébés.
Les bêtes à chagrin ne sont pas ces petits être éphémères qui vont et viennent dans ma vie ... elles sont nous. Bêtes d'être chagrins.

mercredi 26 juin 2013

Juin.

Dans la couleur d'un ciel de juin, je lis comme dans les lignes d'une main. Je lis, ou plutôt je déchiffre, mais je n'y comprends rien. Chaque fois que j'essaie de regarder à demain, c'est hier qui me répond. Les projets se transforment en souvenirs, les rêves en regrets, les preux chevaliers en mythes oubliés. Le présent n'est pas l'échappée promise vers l'avenir, il est l'échappée, point. Un instant perdu qui succède à un autre, dans l'écho d'un rire, d'un pleur, d'un silence. Seul le cosmos tisse ce que nous appelons les trois temps de la loi, dans une seule et même trame ... cette même toile dont est faite notre âme. C'est elle, semble-t-il, qui voyage, apprend, comprend, sait mourir et renaître en même temps. Pourquoi en parle-t-on toujours comme d'un tierce élément, comme d'une étrangère à "moi" ? Parce que je suis mon corps, ce véhicule mou et périssable ? Sans doute alors, cela explique pourquoi, quand je tente de lire dans la couleur d'un ciel de juin, je ne vois rien.

mardi 9 avril 2013

Victime et bourreau

Je laisse passer ce sentiment. Cette affreuse sensation de cœur qui se vide, se glace, et se durcit comme de la pierre. J’accepte … parce que je l’ai bien cherché, parce que je ne sais pas faire sans longtemps, parce que la souffrance me rend le ciel plus bleu, le soleil plus brillant, et les gens plus humains. Quand je m’arrange pour tomber dedans, que je me regarde recommencer sempiternellement la même erreur, et prendre plaisir à me brûler, j’ai plus d’indulgence, de tolérance, et même d’Amour pour ces personnes qui prétendent venir se soigner d’elles-mêmes. Je ne sais pas le nommer. Je ne sais pas ce que c’est : un sentiment, une émotion ? De la peine, de la nostalgie, de la jalousie, du regret,  ? Pis, des remords ? Quand l’ai-je ressenti pour la première fois, et surtout : pourquoi y ai-je pris goût ? Cet état me rend étrangère au monde, étrangère à moi-même. Ce qui l’instant d’avant occupait toute la place de mes idées et de mes sentiments, me procurait joie et insouciance si bien imitées, tout cela devient soudainement froid, creux, sans intérêt. Mais je laisse passer. Je commence à le connaître, à me connaître … je sais que je ne peux rien faire d’autre. Qu’un matin il aura disparu, ne laissant derrière lui qu’une toute petite piqûre qui disparaîtra au premier sourire, à la première bonne nouvelle, et que la vie me semblera presque douce de nouveau, mes choix seront de nouveau les bons, mon cœur me laissera tranquille. Jusqu’au prochain creux. Le prochain glissement, ce moment où je guetterai, provoquerai, m’appuierai sur l’arbre un peu trop fort, « sans faire exprès », pour voir si un nouveau fruit tombe. Je le regarderai, à mes pieds, brillant comme un rubis, appétissant à souhait, et comme l’alcoolique qui sait qu’il se détruit à force de boire mais qui avale encore une goulée, et puis une autre … je le saisirai du bout des doigts et le mordrai à pleines dents. Foutu pour foutu. Un jour, le sais, il m’empoisonnera pour de bon.

jeudi 31 janvier 2013

Le chuchotement de la pierre

Son passage dans l'allée du cimetière laissait derrière elle un sillage touchant de tabac blond et de feuilles de platane froissées et mouillées. A moins que ce ne fut-ce l’odeur naturelle de l’automne dans cette région-ci de l’Angleterre, battue par les vents humides de sel et oubliée des  guides touristiques et des regards même de ses propres habitants. Les vieux avaient l’air de morts qui ont oublié qu’ils sont morts, et les jeunes – pour ce que l’endroit en comptait – semblaient parfois sortir d’un rêve, la lippe pendante et humide de salive, le regard creux, les cheveux couleur de feuilles où s’insinuaient parfois des cheminements de couleurs criardes, vestiges de soirées à regarder rouler les canettes de Kilkenny, attendant que l’apocalypse daigne percer le plafond de leurs chambres ou de leurs garages pour venir les arracher à un quotidien qui ne pouvait guère être qualifié de désenchanté, puisque n’ayant jamais été touché par la grâce d’une fée, fut-elle artificielle.

Mais Eléonore n’était pas comme eux. Ni jeune, ni vieille, ni de cet endroit ni tout à fait d’un autre – puisqu’elle n’avait passé que 5 ans de sa vie à frôler les pierres bretonnes avant que son père ne soit contraint de s’installer dans un de ces pavillons fades, vaguement entourés de verdure, dont il ne cessait de répéter que cela lui « suffisait », comme si la vie n’avait à lui fournir qu’une médiocre satisfaction en tout – elle passait le plus clair de son temps à faire crisser le gravier calibré de l’allée du cimetière. Le cimetière était ce que l’endroit avait de plus notable. D’abord il était grand, ensuite il était plaisant. Toute la verdure invisible des jardins et des rues semblait trouver refuge ici, dans les ifs et les peupliers, dans le lierre qui les étreignait, dans les herbes sauvages qui éclataient en gerbes comme des feux d’artifices monochromes affleurant le sol meuble, pour peu que l’on s’aventurât hors des sentiers tracés. Ce jardin sauvage attirait cependant peu la population, qui semblait considérer que le lieu – loin d’être sacré – était maudit de par la simple présence des stèles, des croix, et surtout des statues, auxquelles Eléonore n’avait jusqu’alors jamais vraiment prêté attention.

Un soir qu’elle et son père tentaient péniblement de changer quelque chose à leur quotidien gris et mou en épongeant des demi de bière tiède avec leurs lèvres, Eléonore avait entendu la vieille prostituée campée derrière le bar cracher à un type qui semblait déjà à moitié décédé sur son comptoir que les statues du cimetières étaient «un caprice de sales gosses de riche » qui avaient depuis longtemps déserté l’endroit en laissant leurs morts « fardés comme des pétasses » derrière eux. Considérant l’aspect général de Dolly – c’était le nom de la vieille – dont la dégaine s’apparentait plus à ce que serait Britney Spears dans trente ans qu’à un honnête sujet de la Couronne, Eléonore trouva la réplique savoureuse. Son père avait d’ailleurs dû penser de même, car il lui avait lancé un petit clin d’œil en souriant en biais derrière sa pinte, à moins que ce ne fut-ce un rictus de dégoût. C’avait été le meilleur moment de la soirée.

La remarque de Dolly avait en tous les cas suffisamment piqué la curiosité – qui n’avait plus guère été sollicitée depuis une bonne dizaine d’années maintenant – d’Eléonore pour qu’elle eut envie un jour de franchir la mince grille rouillée (grinçante et tarabiscotée à souhait, « digne d’un film de Tim Burton » avait-elle pensé) et d’aller observer de plus près ces statues qui dérangeaient tant le fleuron de l’intelligentsia britannique. Nonobstant l’impressionnant corbeau qui avait semblé fondre sur la tête d’une jeune femme de granit qu’Eléonore s’apprêtait à toucher du bout de ses doigts, et qui l’avait faite reculer d’au moins trois bons pas en un bond, rien à première vue ne semblait si dérangeant, effrayant, ou ne serait-ce même qu’un peu intéressant dans ce bal figé, blanc et muet de corps affligés ; l’un le visage suppliant un ciel sourd, l’autre les ailes repliées sur un corps fuselé d’adolescent bouclé, celle-là encore semblant danser avec des pieds de plomb la bouche tordue par le chagrin, et puis de ci de là, un angelot, un enfant, tous drapés comme des prélats romains.

A première vue donc. Mais lorsqu’Eléonore se décida à sortir du cimetière, convaincue qu’il n’y avait rien à voir – encore une fois, rien à voir – et qu’elle porta son regard à sa montre, elle vit, presqu’avec soulagement, que quelque chose d’important avait dû se produire. Le « quoi » lui échappait encore, mais elle était certaine de ne pas avoir passé plus d’un quart d’heure, vingt minutes tout au plus, à contempler ces moroses sculptures, et pourtant les aiguilles lui indiquaient que trois heures étaient passées. Elle ne voulut même pas penser que sa montre put être déréglée, elle ne voulut penser à rien qui puisse être considéré comme logique, rationnel ou cohérent dans ce phénomène, sa conviction et son raisonnement ne faisaient qu’un, et pour la première fois depuis des années, cela ressemblait à quelque chose d’excitant : elle avait sans doute été hypnotisée par les statues du cimetière.

Dès le lendemain – puisque dans ces congés d’octobre qui n’en finissaient plus elle n’avait rien de mieux à faire, son salaire quasi-symbolique à la bibliothèque lui permettant tout juste de pouvoir, à tente quatre ans, vivre avec son père – elle décida donc d’y retourner. Les rares personnes qu’elle croisa en faisant chemin, particulièrement élégante et d’un pas décidé, semblaient rien qu’à leurs coups d’œil torves deviner où elle allait et ce qu’elle allait y faire (alors qu’elle-même l’ignorait !), et que ce qu’elle allait y faire serait forcément répréhensible ou dégoûtant, ou bien encore les deux.

Peut-être était-ce la chaise longue pliante – relique de vacances en France, à la Baule – bien calée sous son bras, ou l’étole cramoisie épaisse jetée sur ses épaules qui jurait peut-être avec la finesse de ses cheveux blonds cendrés, ou peut-être encore son sourire, spontané, mais qui pourtant lui semblait à elle-même une grimace, tant il avait peu servi depuis qu’elle était en âge de s’apercevoir qu’il n’y avait absolument rien de drôle à être en vie.

Elle s’était faite belle, oui. N’ayant pour ainsi dire jamais eu l’occasion de se déguiser en femme pour un rendez-vous galant ou une soirée chez l’ambassadeur, Eléonore s’était fait la réflexion que si Dolly pouvait aller travailler habillée comme un travelo, elle pourrait se rendre au cimetière vêtue comme une lady.

Au rendez-vous imaginaire qu’elle s’était fixée – 16h15 – Eléonore vit à sa montre qu’elle était en avance. Elle s’excusa auprès de ses hôtes chtoniens qui ne prirent guère ombrage de cette petite entorse à la bienséance. Les corbeaux, en revanche, croassaient de plus belle depuis qu’elle avait déplié sa petite chaise longue à la toile bleue. Faisant semblant de ne pas les entendre et souriant de plus belle, Eléonore sorti de son sac de Mary Poppins (c’est ainsi que son père appelait cette besace ventrue à la toile au motif tartan passablement élimé, et au fermoir ripant de porte-monnaie de vieille dame) un thermos de thé décoré de fleurs de cerisier japonais défraichies, et deux petites tasses de porcelaine luisante à peine ébréchées.

En réalité, elle en avait bien d’autres dans son sac qui ne contenait pour ainsi dire que des tasses, mais Eléonore se dit que deux, pour commencer, cela était bien.

Elle se servit du thé dans une. Du Lapsong Souchong, de la marque Tetley, déjà prêt à infuser dans de petits sachets mousseline pré-dosés. Il sentait la fourrure de chat qui se serait baladé sur les toits, l’hiver, entre les torsades de fumée blanche exhalées par les cheminées. Le hareng saur. L’allumette consumée. Le macaron à la réglisse de chez Ladurée (le seul macaron qu’elle n’eut jamais goûté, lors de son unique voyage à Paris, il y avait maintenant plus de 5 ans. Le Lapsong Souchong de Ladurée était d’ailleurs bien meilleur que celui qu’elle se servait par cette frisquette journée d’automne).

Le temps était identique au temps qu’il faisait la veille, et l’avant-veille. Ici, plus personne ne prêtait attention au temps car il était chaque jour identique : un ciel couleur paille fanée, crachotant une lumière pisseuse entre deux gros moutons joufflus d’un gris allant du cashmere à la mine de plomb écrasée. Parfois, un franc rayon de soleil se frayait un chemin jusqu’au sol, si rare qu’il semblait être la main de Dieu même. Plus souvent, les gros moutons s’ébrouaient au-dessus de la tête des habitants, et de grosses gouttes lourdes et sales leur tombaient sur le dos comme autant de doigts d’enfants taquinant le grand-père endormi sur le canapé après le repas dominical. L’endroit et tous ses habitants, dans leur grand et gris ensemble, était un après-repas dominical, songeait souvent Eléonore.

Sans conviction, mais toujours avec le sourire, elle proposa à l’assemblée statuant une tasse de Lapsong.

Après un moment de relatif silence (vent dans les feuilles, croassement des corbeaux, ronronnement lointain des voitures), à mesure qu’un pseudo-soleil déclinait derrière le ciel, en une lumière crémeuse qui déformait au ridicule les ombres des statues, l’une d’elle, figurant une femme coiffée d’un chignon dont les mèches folles tombaient en accroche-cœur sur son front, murmura un « oui, j’en voudrais bien un peu ». Elle n’avait pas bougé, pas grincé, pas même esquissé une intention de geste en direction d’Eléonore. Seules ses lèvres, telles deux rails de cendres, avaient clairement et indubitablement esquissé ces mots.

Pourtant, Eléonore resta interdite. Le regard rivé sur le visage de la statue, elle se redressa en slow-motion, comme si un geste un peu trop rapide de sa part aurait pu risquer de briser l’enchantement, l’éclatement dans le réalité de sa conviction de la veille, l’évanouissement soudain du bal des pierres à mesure que son réveil sonnerait l’heure du réel … et lentement, très lentement, les yeux ne clignant plus, les doigts fins et blancs de la jeune femme effleurèrent le visage de son alter ego immortelle qui en conceva un sourire timide, mais un sourire quand même.

Eléonore ne voulait pas passer pour une pintade hystérique. Une oie blanche. Une Alice surprise et choquée de tout. Elle voulait donner le sentiment de s’attendre à ce qui se passait, et c’est dans cette idée qu’elle essaya le plus naturellement du monde de servir une tasse de thé et de la tendre vers la statue, ne sachant exactement si elle devait viser une main, ou la bouche.

« J’en voudrais bien un peu, répéta la statue d’une voix douce mais lointaine, comme marquée d’un léger écho (à l’instar de ces chanteurs à la mode qui donnaient à leur voix des relents d’outre-tombe par des effets de réverbération), comme je voudrais goûter un carré de chocolat, tremper mes lèvres dans un doigt de brandy, monter ma jument alezane à travers notre cottage des Highlands, et tant d’autres choses encore … mais, je ne le peux point. Savez-vous pourquoi ? »

Eléonore se sentit stupide, et même insultante avec sa tasse de thé mollement tendue vers celle qui venait de s’exprimer derrière son masque de pierre. Elle s’empressa de reposer la tasse où elle put, et répondit, tentant de rendre sa voix  à la fois désolée et assurée :

_ N… Non, madame. Je ne sais pas. Parce que vous êtes une statue j’imagine … (sa réponse lui sembla être la réponse la plus stupide de l’univers, toutes questions confondues).

_ Mais non. Je ne suis pas une statue. Vous conduisez une voiture, pourtant vous n’êtes pas une voiture, si ? Bon. Eh bien moi c’est la même chose, je ne suis pas une statue. La statue porte ma voix, qui autrement serait inaudible à vos oreilles, et surtout à votre âme. Je ne peux goûter à votre thé ni à un carré de chocolat simplement parce que je suis morte, Miss …

_ Eléonore !

_ Miss Eléonore (Eléonore ne répondait rien, suspendue aux lèvres crayeuses de la statue, ce que cette dernière interpréta à juste titre comme une invitation à poursuivre son récit). Enchantée, Miss Eléonore. Je me nomme Elizabeth Fitzroy. Je me nommais … je suis morte, voyons … en quelle année sommes-nous ?

_ 2011. Octobre 2011 ! S’empressa de répondre la jeune femme.

_ 2011 … eh bien, j’imagine que cela fait longtemps que je n’ai eu l’occasion de converser avec un vivant. Voyez-vous les gens ont totalement oublié l’intérêt, pratique j’entends, de l’ornement funéraire. Moi-même, de mon vivant, je n’aurais jamais songé à aller converser avec ma pauvre mère se décomposant six pieds sous terre par le biais de sa sépulture ! Et pourtant aujourd’hui la voilà à côté de moi, et si je ne l’avais pas pour me tenir compagnie, je mourrais sans doute une deuxième fois d’ennui (elle fit une pause. Eléonore ne disait toujours rien, ayant jeté un bref coup d’œil au buste sévère de la mère en question, qui considérait le vide qu’elle fixait avec beaucoup de gravité). Alors mon amie, voulez-vous bien regarder en quelle année je suis morte je vous prie ? Ma mémoire me fait défaut, les vers ayant depuis longtemps grignoté les informations de mon cerveau …

Eléonore mit un temps à comprendre de quoi il s’agissait. Elle réalisa soudain que les statues n’existaient pas comme simple ornement pour promeneurs du dimanche en mal de recueillement, mais qu’elles ornaient des pierres tombales rongées par le lichen au point qu’elles semblaient désormais se fondre avec le sol même. Elle se précipita au sol dans un froufroutement de tissu, et gratta avec ferveur – comme un chercheur d’or rendu à moitié fou par la frustration et le soleil – la pierre recouvrant la dépouille d’Elizabeth.

Elle déchiffra à haute voix :

Elizabeth Fitzroy

1856 – 1882

Forever with the Lord

_ Ah oui, répondit Elizabeth sur le ton qu’on aurait employé en se rappelant un moment gentiment embarrassant de sa vie, comme la fois où Eléonore s’était retrouvée jupe par-dessus tête un jour de grand vent, dans la seule rue un tant soit peu fréquentée de l’endroit. Oui, je me rappelle maintenant. Ce n’était pas vraiment hier il faut dire … Je montais Pénélope (Pénélope c’est ma jument alezane, Dieu seul sait où sa carcasse repose aujourd’hui), et celle-ci s’est pris peur avec je-ne-sais-plus-quoi. Je suis tombée. Mais ça ne m’a pas tué, non. J’ai gardé le lit pendant des jours, interrogeant du regard les visages embarrassés de ma famille qui allait et venait autour de moi en évitant soigneusement de croiser mes pupilles. Quand j’ai compris que la sensation de plomb qui entourait mes jambes perpétuellement engourdies ne s’en irait jamais, j’ai … eh bien je crois que je me suis trainé jusqu’à la fenêtre comme une pauvre créature gluante, une limace … (sa voix, dans son lointain écho, sembla tressaillir légèrement) et j’ai jeté ma pauvre carcasse par-dessus bord. Mon premier souvenir après ça fut une sorte de réveil, si on peut appeler ça comme ça … une sensation d’être faite de terre, d’obscurité, d’humidité, et même de bois. Le propre écho de ma voix m’est parvenu, et je l’ai suivi dans des méandres de la pierre, jusqu’à comprendre que ces méandres étaient comme des capillarités, et que je suis la sève qui la parcourt jusqu’à vous, ce soir. La nuit est tombée, voyez ! Le temps n’a plus court dans ce cénacle, vous vous en êtes rendue compte je crois le mois dernier.

_ Hier vous voulez dire ? Répliqua Eléonore, toutefois pas tout à fait certaine de ce qu’elle avançait.

_ Si vous voulez, lâcha laconiquement la statue dans un chuchotement pâle et, bien qu’elle était restée immobile presque tout le long de cet étrange échange – immobile, sauf les lèvres – Eléonore put voir sur le visage de la statue qu’elle ne dirait plus rien.

Alors Eléonore se laissa mollement choir dans sa chaise longue de la Baule. Attrapant sa tasse du bout de l’index et du majeur pour siroter son jus de hareng froid. Elle se rendit compte qu’elle pleurait, parce que le haut de son corsage en soie commençait produire une sensation gluante et froide sur le bombé de sa poitrine menue. Sa petite cape ne lui tenait d’ailleurs plus assez chaud. Sa montre indiquait un impossible 21h, si bien qu’elle n’y prêta aucune attention.

« Il ne faut pas être triste, Miss Eléonore ».

La voix provenait d’un angelot de pierre, ridiculement petit, dont la tête penchait pitoyablement vers une stèle miniature gravée d’inscriptions néogothiques délavées. Il serrait contre sa poitrine chétive un minuscule bouquet de fleurs des champs, ou quelque chose comme ça. Eléonore se leva et s’agenouilla, presque recroquevillée, sur la petite tombe pour y lire qu’un certain Henry Culpepper y gisait, et qu’il était mort à l’âge de six ans. La jeune femme fit rouler sa tête sur la pierre et vrilla le reste de son corps pour se retrouver allongée sur la tombe, visage tourné vers un ciel où de rares étoiles – particulièrement brillantes cependant, il sembla à Eléonore qu’elle les regardait pour la première fois – pulsaient leur lumière vers elle entre des masses lourdes et mates. Il faisait nuit, et Eléonore ne savait pas comment cela était possible.

« Henry » murmura-t-elle, entre appel et constat.

« Oui, Miss Eléonore ?

_ Tu es mort comment toi ?

_ J’étais phtisique mademoiselle, lui répondit une voix cristalline qui évoquait à Eléonore l’écho d’une goutte glissant d’une stalactite dans une grotte, ou une baguette fine caressant des carillons fins eux aussi. Un jour, je n’ai plus vu la lumière par la fenêtre où Miss Fitzroy s’était jetée plusieurs années avant ma naissance, et j’ai toussé de la terre dans le noir.

_ Vous êtes tous morts dans cette chambre ici ?

_ Oh non mademoiselle. Mais nous avons tous vécu dans la même maison, mais pas au même moment.

_ C’est quelle maison ?

Eléonore regardait les minuscules petites lèvres de velours souris palpiter comme des ailes de papillons de nuit piégés dans la lumière. Elle riait doucement en posant sa question, sans vraiment de raison. Henry ne sembla pas s’en offusquer.

_ C’est le domaine Kenwood. Dans une forêt je crois … je ne me souviens pas. »

Le nom ne résonnait pas dans la tête d’Eléonore, qui était pleine de coton chaud et crépitant.

Une autre statue sembla  le deviner :

« Le domaine n’existe plus. Il a été rasé par la municipalité de cet endroit. Nous sommes les seuls rescapés, pour ainsi dire.

L’écho de voix provenait cette fois de la statue de l’ange adolescent aux cheveux bouclés. Eléonore se redressa d’un bloc, et s’avança dans une désormais quasi-pénombre vers la silhouette qui, dans le froid humide, semblait grelotter. Eléonore remarqua que les pieds de la statue étaient léchés par une brume épaisse comme du yaourt, mais pas les siens. Elle regarda le visage du jeune homme en passant son visage sous le sien, trop penché et trop sombre pour être considéré en face à face. Les lèvres avaient l’air de vibrer, la voix aussi était comme du yaourt : blanche et suave.

_ Comment vous appelez-vous jeune homme ?

_ Je ne me rappelle pas, répondit la voix sans l’ombre d’un chagrin.

Eléonore baissa les yeux vers le sol, puis tout son buste quand elle constata que la carte d’identité mortuaire devait être enfouie sous des couches de feuilles et de mousse. Elle balaya du bras et gratta de la main dix bonnes minutes, mais sous la couverture de la nuit le nom était indéchiffrable par ses yeux. Elle essaya donc avec ses doigts de suivre le contour des lettres gravées dans le marbre : J-U-L

_ Julian, termina la voix sans soulagement. Julian Kenwood. J’étais le fils des premiers propriétaires du domaine, je me souviens maintenant. Je devais me marier à Elizabeth, mais j’étais en voyage quand elle a chuté de son cheval … et … j’ai tardé à revenir. Mais pas à la rejoindre. Maintenant je sais ce que signifie passer l’éternité auprès de quelqu’un … mais j’échangerai volontiers mon éternité contre quelques secondes pour pouvoir me tourner vers elle. »

Cruelle ironie, Eléonore constata qu’en effet la statue de Julian tournait le dos à celle d’Elizabeth, et qu’elle était bien trop frêle pour y changer quoi que ce soit.

La jeune femme perçut alors l’écho d’un sombre ricanement qui provenait du buste de la mère d’Elizabeth, dont le regard, bien que n’ayant pas réellement changé, semblait désormais afficher une vague lueur de triomphe pourri.

Une chouette hulula. Une ombre découvrit pour quelques minutes le pale halo de la lune, très haute dans le ciel, dont la bouche en forme de « O » semblait se désespérer pour ceux qu’elle veillait en cet instant.

Eléonore s’approcha des deux autres statues, et elle se rendit compte que l’enfant tenait la main de la femme dansant avec des pieds de plomb. Elle en fit le tour, plusieurs fois, mais les statues restaient muettes. Au bout d’un certain temps de ce petit ballet, une toute petite voix, émanant des lèvres de l’enfant que la jeune femme devinait seulement à la lueur de la lune, chantonna :

Une pomm-eu vert-eu,

Une pomm-eu roug-eu,

Attention au ver-eu,

Tombe dans la rivièr-eu,

Et plus rien ne boug-eu !

Curieux. Eléonore n’avait jamais entendu cette comptine qui ne semblait n’avoir aucun sens (comme souvent les comptines pour très jeunes enfants en réalité). Et voilà que lui faisaient écho des sanglots, de lointains lointains sanglots émanant de la femme qui lui tenait la main.

Et le silence imparfait de la nuit recouvrit les murmures.

Eléonore marcha ce qui sembla lui être plusieurs heures autour des statues (c’est en tout cas ce qu’affichait sa montre, dont les aiguilles s’emballaient chaque fois entre la demi et l’heure pile), mais aucune ne daigna plus prononcer mot, même lorsqu’à genoux elle supplia à Elizabeth de lui redire quelque chose, lui proposa de lui porter un message pour Julian, qui resta sourd également à ses suppliques. Alors, épuisée, elle s’allongea de nouveau près du petit angelot de Henry, qui ne disait plus rien lui non plus. Elle sentit alors qu’elle était gelée, mais elle s’endormit à mesure que se formait cette pensée.

Elle rêva de la femme et de l’enfant jouant près d’une rivière. La femme buvait du vin en riant avec quelqu’un qu’elle ne voyait pas. Son visage était rubicond, ses lèvres bleues. Le silence qui régnait en-dehors de son rire avait quelque chose de glauque, mais qu’est-ce qui n’était pas glauque dans un rêve … Dans ce qui sembla en être un second, plus chaotique, plus dérangeant, la visage de la femme était recouvert par de l’eau, l’eau de la rivière, et elle criait muettement, sans pour autant se débattre, et au fond de l’eau des algues blondes s’agitaient mollement. Des algues de cheveux. Et une pomme pourrie.

Un frisson parcourut l’échine d’Eléonore, dont l’esprit était à présent noyé dans l’odeur poisseuse du cimetière. Elle ouvrit grands les yeux dans un hoquet de surprise, sentant nettement une pellicule de sueur glacée se former dans son dos. Son cœur semblait avoir commencé à s’emballer depuis bien avant son réveil, et lentement et sûrement, ses pensées se bousculèrent pour rejoindre la cadence. Bientôt il n’en resta qu’une. Une toute petite, qui tenait en sept mots. Une pensée limpide, claire, nette, simple. Affreusement simple. Petite. Toute petite. Limpide, transparente. Alors Eléonore tenta de se rendormir dessus, en fermant un peu trop fort les yeux et en respirant un rien trop lentement. Un grain de sable dans le rouage. Rien, pas grand-chose. Sept mots sur lesquels son esprit commencer déjà à se fendre :

« Je n’ai jamais porté de montre ».

FIN

mercredi 21 novembre 2012

Boomerang

Reviendras-tu ?

Je scrute l'horizon, une main en visière, et je ne vois plus rien.

Les avions passent dans le ciel. Les bâteaux fendent la mer. Vers la Grèce, vers l'Amérique.

Et tu es quelque part entre les deux.

Mon coeur est un boomerang, et tu es un boomerang, mon coeur.

Ton nom fait boom, bang, rrrr, il surprend, il sidère, il grogne et il éructe.

Quand il revient, c'est dans ma gueule.

Quand il ne revient pas, c'est sans mon coeur.

vendredi 2 novembre 2012

La forêt.


L’homme assis au bord de l’étang vit dans l’eau le reflet du prédateur qu’il était.

 
Ses narines frémirent : l’odeur d’un gibier, un daim, une biche peut-être. Ignorer cela. Ignorer l’appel du sang, cette impulsion métallique émise par les couches inférieures de son cerveau et qui diffusait partout dans son corps des messages chimiques et électriques. Ses muscles se bandaient malgré lui. Ses vêtements à cet instant lui semblaient une entrave ridicule, et à plusieurs reprises ses doigts caressèrent les boutons de sa chemise, se demandant si oui ou non il fallait l’arracher. L’arracher, la jeter, et courir, sauter, bondir, s’accrocher, s’agripper, se jeter sur, planter ses dents, planter ses griffes, broyer, tordre et enfin se nourrir. Survivre.

 
« C’est ridicule ».

 
Il soupira, glissa finalement sa main dans sa poche, et se redressa. Il avait une maison, et dans sa maison, un frigo remplit d’une nourriture déjà prête.  Il avait une femme offerte, une chair à pénétrer et à goûter. Il n’avait pas besoin de chasser, pas besoin de tuer. Non. Mais il avait envie.

 
Quelque chose se froissa derrière lui. Un bruit familier, un craquement. Quelqu’un ou quelque chose ne cherchait pas à se cacher de lui … ou si ? Dans les deux cas, c’était imprudent. En particulier lorsqu’il était dans cet état.

 
Il essaya de se retourner le plus civilement qu’il put. Sans brusquerie, sans montrer les dents. Mais quelque chose de sauvage et singulier devait avoir persisté dans son regard, car la femme qui se tenait là ne put contenir un hoquet de surprise.

 
Il ne s’attendait pas vraiment à voir une femme. Encore moins à sentir l’odeur de sa chair et de son sang, car le plus souvent les parfums industriels parasitaient trop facilement son odorat humain. Il aurait préféré que celle-ci soit parfumée. Car seuls, dans une forêt, dans son état, la tentation était grande d’oublier la chemise, le frigo, son épouse, et la loi.

 
« Vous êtes perdue ?

 
_ Absolument pas, répondit la femme d’une voix qu’elle voulait assurée, mais qui trahissait son trouble. Elle ne s’attendait visiblement pas à le trouver là, elle non plus.

 
_ Je viens souvent ici, mais je ne vous ai jamais vue avant.

 
_ C’est parce qu’en général je viens la nuit. Ou tôt le matin. Je ne vous ai jamais vu non plus. Monsieur …

 
_ Da Silva.

 
Elle ricana.

 
_ Da Silvae hein ? On croirait que vous l’avez inventé pour l’occasion !

 
_ Et pourtant c’est bien mon nom. De la forêt brune, si vous voulez savoir. Je vous laisse en déduire ce que vous voulez, Madame …

 
_ Je ne voulais pas vous vexer. Je suis un peu surprise, et nerveuse. Quand je trouve quelqu’un sur mon territoire, je deviens vite agressive. Je n’aime pas que l’on prenne ses aises dans ce que j’ai eu tant de mal à conquérir.

 
_ J’ignorais que c’était votre territoire. Mais si mon effraction me permet d’assister au spectacle de votre « agressivité », alors je ne regrette pas ma méprise …

 
Les narines de la femme se dilatèrent imperceptiblement. L’homme sourit. Il aimait la violence dans les yeux des gens, leur lutte interne pour la contenir tant bien que mal, l’activité palpable de leur cerveau calculant à toute vitesse si oui ou non ils avaient une chance de l’emporter. Dans le cas présent, la réponse était évidemment non, mais cela valait le coup d’essayer, du moins c’était la conclusion qu’il lui semblait pouvoir lire dans ses yeux en forme de gouffres, profonds, bien que trop rapprochés pour lui donner réellement l’air menaçant.

 
_ Je ne connais toujours pas votre nom. Mais peut-être souhaitez-vous garder cet avantage sur moi, puisque c’est le seul que vous ayez ?

 
Il pouvait décrire précisément tout ce qui se passait dans le corps de la femme qui se tenait là, en face de lui. La décharge de cortisol partant de l’hypothalamus et des glandes surrénales, le cœur emballé par ce poison, le sang déversé par torrents dans les muscles, vidant progressivement le cerveau, le cortex pré-frontal, frontal, le néocortex … tout ce qui lui permettait de penser, raisonner, rétorquer, serait bientôt réduit à l’état d’une petite noisette archaïque. Il ne put s’empêcher de rire à cette pensée, tout en sachant que ce rire ne ferait qu’amplifier l’ire de celle qui devenait chaque seconde un peu plus son adversaire.

 
Ses pupilles se dilatèrent brutalement. Il sut qu’elle avait sur sa langue le goût du sang, exactement comme lui, quelques minutes plus tôt.

 
Et c’était son odeur à elle qui avait provoqué cela.

 
Elle bondit dans un feulement qui évoquait le son d’un chat malade. Sa tête percuta le cou de l’homme, sa main s’enfonça dans son ventre, comme si elle avait cherché à saisir ses organes à travers la peau et les muscles. Ce fut douloureux, mais pas trop. Assez pour réveiller à son tour la cascade infernale de drogue et de sang. Pas assez pour oublier qui il était et ce qu’il devait faire présentement. Il pensa à la chaleur de sa maison, au visage de son épouse, à toutes les choses humaines et modernes, à tout l’héritage de Caïn qui pouvait lui être enlevé pour de bon, s’il allait trop loin.

 
Il saisit la femme aux épaules, la bascula au sol, enroula ses doigts autour de sa gorge – sans serrer – et planta son regard dans le sien, désormais injecté de sang.

 
« Tu te calmes ».

 
Essaya-t-il de glisser d’une voix qui se voulait tranquille, mais ferme.

 
« Tu te calmes. Je ne t’ai rien fait. Tu te calmes. Je ne vais rien prendre ici, je ne vais pas boire ton eau, je ne vais pas chasser tes cerfs, je ne vais pas briser ton cou. Je suis là parce que je suis comme toi. Je vais partir si tu restes calme. »

 
Mais la femme n’entendait pas. La simple domination de l’homme de la forêt sur elle, sur son corps, la rendait sourde à toute raison, son cerveau-noisette continuait de lui fournir la drogue et le sang, son corps était un arc tendu, elle convulsait sous l’homme au risque de s’étrangler elle-même, ce qui ne semblait pas la gêner.

 
L’attrapant cette fois-si par le cou, il la jeta dans l’eau de l’étang. Elle eut le temps d’agripper son visage du bout des ongles, emportant avec elle quelques grammes de peau.

 
Alors que l’eau éclaboussait du fracas de son corps, l’homme essuya sa joue du bout des doigts. Il lécha ses doigts pour sentir ce goût, ce goût qui lui manquait tant. Il sourit de nouveau.

 
« La garce. »

 
Elle ne remontait pas. L’eau roulait doucement vers la rive comme si rien ne l’avait pénétrée.

 
Il se pencha, prudemment, comme pour y voir son reflet. Et il vit son visage à elle, qui le regardait.

 
L’homme assis au bord de l’étang vit dans l’eau le reflet du prédateur qu’il était.

mercredi 26 septembre 2012

Héritage

http://www.youtube.com/watch?v=Gf1h2PMPCAo


Ma grand-mère est morte il y a trois jours.

 
Et aujourd’hui, devant corps vide et tranquille, je repense aux mots qu’elle avait pour me réconforter parfois.

 
Elle me disait : « tu vois, ma belle, il faut que tu saches que chaque fois que tu ne croiras plus en rien, chaque fois que tu n’auras plus envie de rire, chaque fois même que tu n’auras même plus la force de pleurer, quand tu penseras que tu n’as plus personne dans ta vie sur qui compter – pas même moi ! – alors tu pourras faire quelque chose pour toi. Quelque chose que seules les femmes de notre famille peuvent faire, et c’est pour ça que cette chose-là, quand tu la feras, tu devras la garder secrète jusqu’à ce que tu ais une fille, ou que ton fils ait une fille, ou que tu reconnaisses un être sur cette terre qui puisse être comme née de ton âme et de sang. Tu feras cela : tu prendras ces deux bagues d’argent que je garde encore un peu avec moi et que tu pourras porter tant que tu voudras, plus tard, et tu les poseras sur ce livre ouvert, chaque bague sur une page bien blanche. Tu fermeras alors les yeux, penseras très fort à l’endroit où tu aimerais te trouver, et iras dormir en remettant tes bagues, chacune à chaque annulaire de chaque main. Tu as bien compris ? ».

 
Je ne comprenais rien. La plupart du temps, j’oubliais ce qu’elle me disait quelques minutes après. Mais à force de me le répéter, années après années, j’avais fini par imprimer dans ma mémoire chaque mot, à la façon d’une récitation que l’on apprend par cœur à l’école, que l’on répète tant est si bien qu’à l’aube de sa mort on s’en rappelle encore.

 
En revanche, l’effet qu’avaient ses mots sur moi étaient le même depuis la première fois qu’elle m’avait parlé ainsi, alors que je n’avais que 6 ou 7 ans. Je me sentais hypnotisée, bercée, comme si des doigts doux et épais massaient mon cerveau à mesure qu’elle parlait. Quelle qu’était ma tristesse, je finissais toujours par sourire niaisement, et acceptait par la suite tout ce qu’elle me proposait pour me changer les idées.

 
Etrangement, je n’avais jamais ressenti le besoin de lui en demander plus, ni même de lui chiper ses bagues dans son sommeil d’après déjeuner pour essayer ce qu’elle me disait. Je crois que je m’en fichais, ou peut-être ne me sentais-je pas à ce point triste et démunie comme elle le décrivait pour avoir envie d’essayer. Il me semble aussi que tout cela sonnait pour moi comme un conte pour dormir. Quelque chose de suffisamment crédible pour captiver, mais de suffisamment irréel pour ne pas inquiéter. Je ne croyais pas vraiment que quelque chose d’extraordinaire surviendrait si je suivais ses recommandations. Tout au plus m’imaginais-je dormir d’un sommeil paisible, comme après s’être vidé de ses larmes et avoir bu un lait chaud réconfortant.

 
Mais aujourd’hui c’est différent.

 
Je pense toujours qu’appliquer les conseils de ma grand-mère me fera simplement dormir dans du coton, mais compte-tenu de mon état mental, cela relèverait bel et bien de la magie.

 
Alors je m’assoie sur mon lit, maintenant que tout est fini, qu’elle est sous la terre, et qu’ils sont tous partis. J’ouvre la boite grossière laissée en héritage, contenant diverses babioles, le livre, et les deux bagues. L’une ciselée de motifs évoquant l’art celte, et l’autre composée de deux anneaux, l’un circulant sur l’autre, finement strié. La couverture du livre évoque les vieux ouvrages de librairie, en cuir brun, parcouru d’entrelacs dorés sans queue ni tête. Sans titre non plus. Et sans mots à l’intérieur, exception faite du nom de jeune fille de ma grand-mère : Lilaz.

 
Je pose chacune des bagues sur deux pages blanches. Je pense à … rien. Je n’arrive plus à penser. Je souhaite juste du calme, et du silence. Je place pour la première fois les bagues à mes doigts : les deux me vont parfaitement. J’observe le contraste de l’argent quelque peu noirci avec ma peau laiteuse et le juge plaisant, bien que troublant. J’ai été trop habituée à voir ses bagues, pendant toute une vie, sur les mains brunes et fanées de ma grand-mère. J’ai l’impression d’être elle, lorsqu’elle était jeune, bien avant que je naisse. Je m’imagine grand-mère à mon tour, et trouve soudain que la vie passe trop vite, et que c’est peut-être la première fois que j’en fais non seulement le constat, mais que j’en prends conscience.

 
J’écoute ce que me dit ma grand-mère. Je m’étends sur mon lit et rabat toutes les couvertures sur moi, car même s’il fait encore assez chaud au-dehors, moi j’ai froid. J’ai tout le temps froid. J’enfonce mon visage dans l’oreiller et finis par ramasser mes mains sous mon ventre, comme lorsque j’étais petite. Mon pouce joue avec l’anneau mobile d’une des deux bagues, et rapidement, je crois, je commence à m’endormir.

 
C’est comme la sensation de chute que l’on a parfois au début de la nuit, et qui malheureusement nous réveille comme d’un cauchemar. C’est comme cette sensation, mais au ralenti, sans la surprise et la peur, mais avec du coup l’impression étrange d’être à la fois endormie et parfaitement réveillée, comme aux prises avec une autre réalité, mais une réalité quand même …

 
Je chute vraiment, et une lumière éblouissante m’entoure. Une vraie lumière, pas une lumière de rêve. Je commence à avoir peur, je songe pêle-mêle : tunnel lumineux, NDE, poison, pages, bagues, suicide … des choses qui me font rapidement prendre conscience que même si la vie m’est lourde, je n’ai pas envie de mourir pour autant ! Mais avant que la panique ne me tire de mon sommeil ou me fasse plonger dans le cauchemar, la lumière autour de moi prend la forme d’une forêt. Une forêt que je ne connais pas, composée d’éléments que je ne connais pas. Rien que mon cerveau n’ait pu chimériser à partir de mes souvenirs ou d’images de film, ça j’en suis sûre. Rien qui puisse me faire admettre qu’il s’agit d’un rêve. Et pourtant, dans ce lieu, je me sens comme chez moi.

 
Et puis mon corps est bien là, bien présent. Il n’est pas vaporeux et hors-contrôle comme dans un rêve. Il est à la fois lourd et fluide, droit et souple, et je suis à l’intérieur de lui, je le pilote, je ne le regarde pas faire des choses que je ne comprends pas. Il ne se modifie pas, ne prend pas d’autres visages. Pas comme dans les rêves. Je suis bien moi, et je suis bien là.

 
Comment décrire quelque chose que je ne connais pas, comment créer dans votre imaginaire une image qui soit fidèle à ce que je vois ? « Forêt », le mot même est ridicule au regard de là où je suis, mais les éléments m’y semblent disposés comme dans une forêt, je crois. Mais au lieu d’herbe sur le sol, il y a une sorte de masse veloutée noire, douce et moelleuse sous les pieds, mais qui semble être – lorsque je ne pense pas au sol sous mes pieds – un simple coussin d’air, et le ciel au-dessus … le ciel est comme une immense tenture tantôt lâche, tantôt plissée, faite de volutes et de renfoncements, une tenture dont la couleur varie entre un bleu translucide, un violet profond et un pourpre tel qu’on en voit dans les tableaux du Tintoret, et surtout : il scintille. Comme un ciel étoilé, mais que l’on verrait de l’endroit de la terre où l’air serait le plus pur qu’il soit, un ciel aussi sombre que lumineux, composé de masses, de nuages, d’objets en mouvement et d’astres luisant immobiles, un ciel vivant, en constante évolution, comme un feu d’artifice au ralenti ! Et entre ciel et terre, des colonnes … qui pourraient être des arbres par leur base large et leurs milliers de filaments qui partent vers le ciel, mais qui n’en sont évident pas. Ils ont la taille de pommiers ou de baobabs, et semblent faits d’une lumière … crémeuse, comme celle des aurores boréales, mais en plus vibrantes et en plus nuancés encore. De leurs sommets jaillissent ses filaments aussi fins que des cheveux qui semblent portés par de mystérieux vents stellaires jusqu’au ciel, ou retombant vers le sol qu’ils caressent, comme les branches avachies d’un saule pleureur. Lorsque j’en touche un, l’effet est le même que lorsque ma grand-mère me parlait : mon cerveau s’engourdit, mon corps s’assouplit et devient comme plus mou, en même temps que je me sens emplie d’une clairvoyance sur mon état et sur le monde qu’aucun rêve ne serait en mesure de m’octroyer.

 
Des vagues de lumière veloutée vont et viennent vers moi à mesure qu’il me semble avancer, comme le ressac de la mer colorée par le soleil lorsqu’il émerge, mais en plus immense, en plus doux … et lorsque je m’allonge sur le velours noir, je vois comme tomber d’un ciel au-dessus du ciel une planète géante, qui prend tout la place, une planète semblable à la lune mais différente d’elle, je ne saurais dire en quoi … elle est immense vraiment, et elle tourne, tourne au-dessus de ma tête, à la fois plus proche que ne le sera jamais aucune planète de la terre, et plus éloignée que tout le reste … je sais qu’elle va bientôt se fragmenter et exploser, mais je suis étrangement sereine, comme préparée. Je ressens de l’excitation, de l’impatience. J’ai envie que ça se produise maintenant ! Et ça se produit. La planète se craquèle comme une terre soudainement desséchée, et explose, et de son explosion jaillit des myriades de poussières glacées, formant d’immenses piliers de lumière pourpre et noire. De la lumière noire. Du noir lumineux, comme je sais que je ne pourrais jamais en voir éveillée … dans ma réalité. Quelque chose qui n’existe pas normalement. Et ces piliers s’étalent et grandissent sur la toile tendue du ciel, et semble-t-il vers un ciel qui doit exister au-dessus … et ce ciel, dont je perçois l’existence, j’ai la conviction qu’il s’agit du ciel de notre réalité, le ciel que je retrouverai lorsque je sortirai de cette vision et que j’irai m’étendre quelque part dans la nature, dans la nuit d’automne. J’ai alors la sensation que je suis ici dans un méta-univers, une antichambre de ce que le Cosmos génère pour que nous puissions tenir debout. Tous. Humains, planètes, galaxies. Nous ne nous effondrons pas dans les limbes parce que quelque chose ici se produit sans cesse. Le Chaos, d’où émerge l’ordre parfait de l’univers. Ici sont toutes les couleurs, toutes les formes, tous les mouvements possibles, ici je ne suis ni morte ni en vie, ni dans le présent, ni dans le futur, ni même dans le passé. Je suis et je ne suis pas, et je me tiens entre ces deux états. Et à mesure que je pense cela, je m’aperçois que même si je ressens mon corps, je n’ai plus de corps, je suis moi-même de la lumière, du scintillement, des couleurs et du mouvement, qui se combattent et s’attirent dans une sorte de guerre et paix perpétuels, et dont la résultante, l’énergie déployée pour ce faire est : moi. Et tout se passe ainsi pour tout autour de moi, je perçois entre les rais de lumière qui explosent et se dilatant, les particules qui fusionnent et se défont.

 
Au-dessus de ma tête, une nouvelle planète tournoie, une planète encore plus immense que la première et qui semble recouverte d’un sable roux. Je sais que je dois partir avant qu’elle n’explose aussi, mais je n’ai pas peur. Je m’en sens capable. Il me suffit de le penser pour que l’énergie émerge, collapse l’énergie qui me maintient ici, et que le souffle de ce choc me propulse hors du chaos.

 
J’ignore comment je le sais, mais je le sais.

 
Et me voilà dans mon lit, le visage enfoncé dans l’oreiller, les mains ramassées sous le ventre comme quand j’étais petite. J’ouvre les yeux. Je pensais être partie quelques minutes ou quelques heures à peine, mais le soleil va se lever. Je peux presque sentir la petite décharge de mélatonine que mon épiphyse envoie à mon corps pour le prévenir, cela fait comme une planète qui exploserait à la base de ma tête, et dont les piliers de lumière feraient des ramifications dans mes bras et mes jambes …

 
Je perçois la lumière grise qui précède l’aube derrière mes paupières closes.

 
Le monde n’a jamais été aussi calme ni aussi bien ordonné.

 
Lorsqu’enfin je me lève, j’aperçois le livre aux pages vierges laissé ouvert sur mon secrétaire. Sauf que les pages sont désormais noircies, par une écriture fine et resserrée censée être la mienne, de ces mots que vous venez de lire.